Le vocabulaire s’est retourné. Les mots ont tout vomi. Ils sont secs et malades. On ne peut plus parler. Le sens, c’est du passé. Il faut des nouveaux mots. Comme des oeufs. Des mots lisses et ronds et pleins. Des mots qui fondent sur la langue et ouvrent les yeux et les poumons. Des mots qui arrachent l’action endormie dans les petites phrases. Mais comment on fait ça, hein?
Georges, lui, a une idée: les mots, il faut les sortir du placard.
Le journal l’agace. L’agace l’agace. Pourquoi? Ben voyons. Oui, il dit des choses, il révèle des trucs, il essaye de ne pas se laisser marcher sur les pieds, mais qui lit le journal, hein, je vous le demande. En mode normal, on regarde la télé. Et c’est pas demain la veille qu’à la télé, on dira les choses qui cassent les burnes. D’où l’idée bancale de Georges: les mots, faut les afficher.
Un exemple, comme ça, rapidos prestos?
Les chiffres du chômage. C’est énervant, ça! Le chômage, que je sache, c’est pas des chiffres, hein, c’est des gens. Georges s’est donc posé un soir à la chandelle, dévidant ses pensées sur l’échevau du ciel (!), et il a pondu une idée. Si les chômeurs s’amenaient avec un badge, par exemple, marqué chômeur dessus. Et une petite banderolette sur le badge, du genre pub, en jaune fluo “nouveau!” pour ceux qui viennent de se chômer. Bon, ça fait un peu facho, hein, comme idée, ça fait fiché ça fait facho. Mais ça mettrait le doigt sur un truc: le travail est la chose du monde de moins en moins partagée, et ptêt que ceux qui y sont, dans la merde, auraient un peu moins l’impression de puer.
Pour lancer l’idée, il s’y colle, Georges. Il se met son étiquette et se risque dans le métro.
Heure de pointe, Châtelet les Halles, changement ligne 11, RER B, à savoir, deux tapis roulants et une trotte de marche à pied, moyenne de croisement humain:50 par seconde. Pour marquer le coup, vu qu’il est le premier, il l’a fait grand, son badge. Mastoc même. Prend la moitié de sa veste pratiquement. Le coeur en capilotade, il marche, regardant les transitants droit dans l’oeil, paf! Le premier qui me parle du badge, je lui explique, et je le convertis. Ambitieux prosélyte, le Georges, pour le coup. Voilà qu’au niveau de la ligne 4 (au milieu de son trajet subterrien, donc), un bonhomme chapeauté grise-miné l’accoste de la moue, le regard de biais, les cordes vocales toutes vrombantes. Hum. Râcle-t-il, pas discret. Georges plonge dans la brêche.
Oui monsieur, oui? Vous regardez mon badge (qui est, disons-le, plutôt une feuille bristol accrochée bravement avec une épingle à nourrice)? C’est une revendication. Je suis chômeur, monsieur, c’est vrai. Et je suis pas le seul, croyez-moi. On est de plus en plus nombreux, de plus en plus nombreux, monsieur. Mais on a honte alors on le dit pas, et la clique s’évertue à nous rabaisser en fanfare et ça, monsieur, ça, j’en ai marre. Et y a pas, contrairement au mythe, y a pas malabar.
Le bonhomme l’écoute, en prenant ses distances.
Ce que je vous propose, monsieur. Si vous êtes vous-même au chômage, ce que je n’insinue pas, mais c’est possible, hein. Si vous êtes vous-même au chômage, faites-vous un badge. Plus joli que le mien, si vous préférez, plus petit, si ça vous arrange, moi, je m’en fous. Et parlez-en autour de vous. D’accord?
L’homme regarde le badge, regarde Georges, regarde le badge. Fait un petit signe de tête, dit “rvoi msieu” et se taille hip hop. Georges ne sait pas trop s’il a fait mouche. Il se gratte la tête, et reprend sa route. Il faut que j’aille plus loin, se marmonne-t-il inside the head.
Arrivé dans le RER, il prend le ton mancheur et fait sa déclaration. “Mesdames, Messieurs. Je suis chômeur, comme vous pouvez le voir sur mon badge. Si vous aussi vous êtes chômeur, ou si vous connaissez autour de vous des chômeurs, proposez-leur ça: mettre un badge comme le mien. Plus beau, s’ils préfèrent, plus petit, si ça les arrange, moi, je m’en fous. Mais pour qu’on voit, hein, que ce soit clair, que le chômage, pour tout vous dire, c’est pas des chiffres, non messieurs dames, c’est pas des chiffres, c’est des gens. Et que peut-être, on arrête de croire à ce foutu modèle de réussite sociale et de normalité consommante qu’on nous bassine le cul avec tout le temps. C’est tout, voillllà, bonne journée”.
Rouge et battant, il sort du metro Gare du Nord. Demain, il se lancera dans les trains de banlieues. Après demain, dans les trains de partout. Mais d’abord, il va boire une bière, parce que là, il se sent con. Il est pas sûr d’avoir eu une bonne idée. A y regarder de près, il pense pas que les autres seront emballés. On verra demain, kisdi, si y a des badgés… Mais il y croit pas, soufflé, retombé. Il s’installe, le badge en coupé décallé, le cul sur le tabouret et le coude sur le comptoir un peu mouillé. Il plonge son regard dans son reflet déformé par les volutes cuivrées de la machine à pressionner. Il est pas fier. En y repensant, son idée, c’est clown. Flash acu rationnalité. Il sait juste qu’il faut faire quelque chose pour que tout ça ait de nouveau un sens, il le sent, il le sent, il le sent, il le sait.
Oui, mais quoi?