De la poésie ! enfin de la poésie… Le regard se plonge dans la publicité, se perd dans sa profondeur, explore les sous-entendus, non-dits, implicites de la phrase qui appelle. « Devenezvousmeme.com ». Le nouveau site de recrutement de l’armée française.
Elle appelle, cette phrase ! Elle interpelle.
Elle arrête.
Elle bloque.
Elle irrite. Elle dérange. Elle agace.
Elle insupporte.
Elle dégoute.
Elle révolte.
Hébété, les pieds enfoncés dans le sol gris du quai, on regarde, bouche ouverte, et on crache. On devrait. La Grande Muette, deh, elle aurait mieux fait de le rester.
N’empêche c’est beau. Ah, c’est beau. C’est beau beau beau et con à la fois. C’est du Jacques Brel sauce baïonnette. Du Rimbaud de comptoir. Du Simone de Beauvoir piétiné par un con. C’est beau.
De prime abord, quelques remarques citationnelles.
L’affiche, hein, elle nous dit plein de choses, plein de poèmes, l’affiche.
« Je est un autre » d’abord.
Oui. Si on doit devenir soi-même, c’est que d’abord on ne l’est pas. L’armée s’adresse donc à ceux qui, d’abord, ne sont pas eux-mêmes. Pas très rassurant. Mauvais point. Plus encore, elle s’adresse à ceux qui, n’étant déjà pas eux-mêmes, n’ont pas trouvé tous seuls de moyen pour le devenir. Ça se gâte. Deuxième mauvais point. Et tertio, elle s’adresse à ceux qui s’accrochent à la première perche tendue par un con en uniforme pour résoudre leur névrose. Ça craint. Ici, une correction s’impose. Si on peut devenir soi-même, c’est que Je n’est pas un autre. En tous cas, pas ici. L’armée ne s’adresse donc pas aux poètes et autres rimbaldiens. Que ce soit clair.
« Tu seras un homme, mon fils ». Et « on ne naît pas femme, on le devient ». Ici, ça se corse.
Devenir soi-même. Cela implique, de nouveau, que l’on ne naît pas soi-même. Pour la moitié du monde, on peut penser à Simone. On ne naît pas femme. On le devient. Mais à la conne qui croirait entendre dans l’appel militaire un moyen court, facile, royal, de devenir femme, halte ! non non non. Regarde mieux, idiote. C’est un Homme sur l’affiche. Et comme le dit l’autre salaud de Kipling, « tu seras un homme mon fils, si tu fais ci ça ça ça ». Devenir soi même, ce n’est pas commencer par devenir une femme. C’est commencer par devenir un homme. L’affiche nous invite donc à devenir un homme. Un vrai, un poilu un qui pue un qui tue.
Bon. S’il n’y avait que ça, à défaut d’être intelligent, ce serait presque clair.
Or, on ne va pas cliquer en riant sur devenezunhomme.com, mais sur devenezvousmeme.com. L’hommitude ne serait donc qu’une étape. L’armée nous promet qu’on deviendra « soi-même ». Comme nous l’avons dit précedemment, elle s’adresse donc à des êtres mal finis. Mais passons, car il y a mieux.
Entrer dans l’armée. N’est ce pas justement renoncer à sa personne pour intégrer un corps plus grand ? Céder son corps son âme son esprit son intelligence pour sa patrie ? Abandonner son libre arbitre et ses intérêts personnels pour répondre aux ordres de son supérieur hiérarchique ? s’oublier, en somme ? Devenir soi même, ce serait donc s’oublier ? C’est beau.
Au fond, l’affiche ne ment pas. Car l’homme qui nous appelle n’a pas de visage. L’homme qui nous appelle est tout entier camouflage. Visage treillis, œil kaki, invisible sur champ de bataille. L’homme camouflage. Intégrer l’armée, c’est devenir l’homme camouflage. Devenir soi-même, c’est donc disparaître. C’est beau.
Fussent-ils un peu plus francs du collier, les gonzes, ils auraient pu montrer clairement ce qu’on fait dans l’armée. Imaginons. Je suis un jeune homme. Je vois l’affiche (mais comment ne pas la voir). Séduit par le slogan tout doux, tout séduisant, je veux devenir moi-même, maman. Etre un soldat, ça doit être amusant ! Et voilatipa… Courir sous la pluie, ramper dans la boue, vivre et se battre tous ensemble, accepter de perdre la vie avec le sourire, et l’honneur, se faire tirer dessus par des hommes dont on ne comprend pas la langue, que dis-je, des hommes, des enfants, car la promesse, en doutions-nous, est un mensonge, on se bat entre enfants, car les soldats sont des enfants, ils ont 20 ans, et ne grandiront plus. Au pire, ils vieilliront, s’ils n’ont pas l’honneur de crever. Le tout avec, pour ne rien arranger, plusieurs dizaines de kilos sur le dos, la peur au ventre, enfoui dans une foule d’hommes qui ont renoncé très jeunes à leur esprit pour adopter l’esprit de corps, et dont la conversation doit diablement s’en ressentir… Se croit moderne, l’armée, avec son affiche ? Mais y a que les mots, qui changent. Devenez vous-même, qu’ils disaient…
Mots-clefs : armée, poésie, publicité, Realpolitik
février 16, 2010 à 4:39 |
Alors là , oui ton texte est super, oui il est beau et pas con à la fois, c’est trop bien de te lire ,une poésie “musclée” dans le bon sens du mot ,force et tendresse, on attend toujours avec ferveur tes textes ,et tu vois tout ,avec tes yeux de peintre , poète , les publicistes n’ont qu’à bien s’accrocher , tu ne vas pas les louper .
Pour toi ce n’est pas “aux armes citoyens” c’est aux mots citoyens
février 28, 2010 à 9:51 |
Loin de moi l’idée de défendre à tout va la grande Muette (défendre la Défense, ce serait un comble), mais tout de même, une petite correction : devenir soi-même, ce n’est pas forcément devenir un homme. D’abord parce que certaines affiches montrent une femme (si, si) ; et ensuite parce que la page d’accueil du site – http://www.recrutement.terre.defense.gouv.fr/ – nous présente entre autres les parcours du Lieutenant Sergine Descatoire et du Caporal Pamela Fombonne.
Autrement dit, devenir un homme, ça peut aussi être devenir une femme.
avril 14, 2010 à 1:35 |
re-bonjour, c’est le deuxième texte que je lis (le premier, celui sur la dame de 94 ans à l’hôpital..), et c’est très très bon, bien articulé, ça se tient, ça tient. Vu la thématique (“les militaires tous des cons”), ça fait penser à Cavanna (écrivain-journaliste des années 70 qui a eu son heure de gloire et collaborait à Charlie hebdo), mais le style est meilleur, plus tonique, plus incisif, Cavanna, lui surfait sur le consensuel de son époque, du coup tout ce qu’il écrivait était assez complaisant.
sur le fond, par contre, il y aurait à dire et à redire..mais ce n’est pas l’objet de mon commentaire.